Etymologie

« Le bouc-émissaire ».

William Holman Hunt, Le bouc émissaire, 1854-56.

« Celui que l’on punit n’est plus celui qui a commis l’action. Il est toujours le bouc émissaire » [1]. Largement démocratisée aujourd’hui, l’expression « bouc émissaire » fait partie intégrante de la langue française contemporaine. Cette locution est employée pour décrire une personne, un groupe ou une communauté jugée coupable de manière injuste de maux endurés par son accusateur, de sorte à ce que cela apaise ses craintes et frustrations ou serve des desseins personnels et souvent dissimulés. Le bouc émissaire a ainsi pour but de servir de cible idéale et de canaliser autour de lui l’ensemble de la colère d’un parti. Bien que déjà utilisée au cours des siècles précédents [2], l’expression gagne en popularité lorsque Georges Clemenceau l’emploie pour dépeindre les accusations délétères et pernicieuses à l’encontre de l’officier Alfred Dreyfus [3].

Comme de nombreuses autres, cette expression imagée puise ses références dans la Bible. Chaque année, la tribu de Lévi organisait la cérémonie dite de l’expiation. Décrit dans le Lévitique, ce rituel exigeait traditionnellement que soient sacrifiés deux boucs ; le premier était offert directement à Dieu en guise d’offrande afin d’apaiser sa colère. Le second quant à lui avait une fonction davantage symbolique. L’animal était en effet désigné pour porter l’ensemble des péchés du peuple hébreu sur lui. Selon la coutume, Aaron, frère de Moïse et grand prêtre d’Israël, apposait ses mains sur la tête du bouc et confessait l’ensemble des fautes et manquements de son peuple durant l’année écoulée, avant de l’envoyer dans le désert au démon Azazel [4]. Une fois le rite accompli, les Hébreux se voyaient ainsi pardonnés de l’ensemble de leurs péchés. Cet épisode antique annuel est à l’origine du Yom Kippour, le « Jour du Grand Pardon », l’une des fêtes les plus solennelles chez les Juifs.

Illustration d’Azazel par Louis LE BRETON de l’édition de 1863 du Dictionnaire infernal, COLLIN DE PLANCY, 1818.

Notes :

[1] NIETZSCHE, Frédéric, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux, 1881.

[2] Le lexicographe Antoine Furetière (1619-1688) en fait mention dans son dictionnaire en 1690.

[3] « Tel est le rôle historique de l’affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés« . L’affaire Dreyfus est une affaire d’État ayant déchaîné les passions de la société française durant presque cinq ans (1894-1899). Elle se solde par l’innocence d’Alfred Dreyfus, officier français d’origine juive, suspecté de trahison envers l’armée française.

[4] Selon le livre d’Hénoch, Azazel est le dixième ange déchu. Il apprit aux Hommes à fabriquer les armes et à travailler les métaux nobles, les tournant ainsi vers le vice et la luxure, COLLIN DE PLANCY, Jacques, Dictionnaire infernal, 1818.

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