Chansons et musiques historiques

« La Ligue Noire », chant des insurgés Lyonnais.

Siège de Lyon, 1793.

« Lyon fit la guerre à la liberté ; Lyon n’est plus. »

Le 9 octobre 1793, la ville de Lyon tombe face aux armées de la Convention nationale après deux mois d’un siège éprouvant. Peu entraînés, faiblement armés et d’extraction davantage civile que militaire, les quelque dix mille défenseurs de la ville arrivent néanmoins à contenir pendant un temps les 60 000 soldats de la puissante armée des Alpes envoyée par les Montagnards, avant de tomber face à leurs assauts répétés. La cité rebelle conquise, la Convention la juge coupable de trahison envers la République, et en appelle à la raser purement et simplement, en ne laissant debout que les maisons des pauvres et des patriotes égarés. Humiliation suprême, l’assemblée lui retire même son nom multi-millénaire et la rebaptise « Commune-Affranchie », signifiant ainsi au reste de la France ce qu’il en coûte de s’attaquer à la République une et indivisible. La population lyonnaise connaît alors une sévère répression de la part du pouvoir.

Le chant des Fantassins du Lyonnais, plus connu sous le nom de La Ligue Noire, dresse un portrait de cet épisode célèbre de l’histoire contemporaine de la cité rhodanienne. Entre chanson populaire, chanson à boire et chant révolutionnaire, La Ligue Noire se présente comme le témoignage lyrique de la rébellion lyonnaise au lendemain de l’avènement de la première République française.

L’avènement de la Ière République française

Dans la nuit du 20 au 21 juin 1792, Louis XVI est arrêté à Varennes alors qu’il tentait de s’enfuir de Paris pour mener la contre-révolution royaliste qui lui permettrait de restaurer un régime monarchique fort. Considérant cet acte comme une trahison en leur encontre, les révolutionnaires le destituent de ses titres de roi de France et de Navarre le 21 septembre et organisent son procès pour le 10 décembre. Après plusieurs semaines de délibéré, le verdict tombe : Louis CAPET est reconnu coupable de conspiration et de haute trahison envers la France et le peuple français. Le 15 janvier 1793, la Convention nationale organise un vote auprès des membres de l’assemblée pour juger du sort du dernier Capétien. La majorité vote son exécution et dès le lendemain, le 21 janvier 1793, Louis XVI est guillotiné sur la place de la Révolution.

Anonyme, L’exécution de Louis XVI, gravure, musée du Carnavalet, 1793.

Avec la mort de Louis XVI, la monarchie millénaire est renversée pour laisser place à la Première République française. Celle-ci était déjà proclamée après l’arrestation du roi, le 21 septembre 1792, mais prend véritablement effet au lendemain de son exécution. La Convention prend la tête du régime et commence dès lors les actions fortes dans un pays en proie à une forte instabilité politique. Pour endiguer les menaces intérieures causées par les foyers contre-révolutionnaires et royalistes, elle crée le Tribunal révolutionnaire le 10 mars 1793 ; dotée de moyens exceptionnels, cette instance judiciaire envoie nombre de séditieux à la guillotine, parfois sur de simples soupçons. Le 6 avril, le Comité de salut public est mis en place ; pourvu des pouvoirs législatif et judiciaire, le Comité est affairé à restaurer l’autorité du régime en place, tout en s’assurant de mater les ennemis internes et externes de la République.

La Convention, forte de ces organismes aux pouvoirs grandissants, est alors dominée politiquement par les membres dits de la Montagne. Composée des plus ardentes personnalités de la Révolution telles que ROBESPIERRE, DANTON et MARAT, ce groupe défend une politique centralisatrice avec Paris comme place centrale, et lutte avec acharnement pour la conservation du caractère indivisible de la République. S’étant illustré notamment lors de la prise des Tuileries (10 août 1792) et de l’exécution de Louis XVI, ces derniers arrivent à se hisser à la tête des principales instances de la Révolution, en s’assurant de l’appui des Sans-culottes. Forts de cette montée en puissance, les Montagnards font arrêter les 31 mai et 2 juin 1793 leurs opposants politiques directs, les Girondins ; favorables à une politique décentralisée avec la mise en avant de la bourgeoisie dans les sphères de pouvoir, les Girondins sont ainsi considérés comme des ennemis de la République. Hors, dans certaines villes de France, ces derniers sont largement majoritaires. C’est le cas de la ville de Lyon.

Lyon l’insurgée

Forte d’une population de 100 000 habitants, Lyon est la deuxième commune de France à la veille de la Révolution. Carrefour commercial terrestre, elle jouit d’une assise économique certaine grâce au développement de ses manufactures textiles (notamment des soieries). Néanmoins, le chef-lieu du Rhône-et-Loire est en proie à de nombreuses crises politiques et économiques dès 1789. Les sections Sans-culottes et les classes bourgeoises s’affrontent sur le terrain des idées et sur la question de la gestion de la ville ainsi que sur la marche politique à suivre. En septembre 1790, les Sans-culottes s’organisent en 32 sections dont l’idéologie se veut proche de celle des jacobins et des montagnards.

Vue de Lyon au XVIIIe siècle, dessin.

Jusqu’en 1793, la mairie lyonnaise est contrôlée par des girondins. Elle privilégie une politique en faveur de la bourgeoisie et des classes aisées. Mais le 9 mars 1793, un tournant radical s’opère. Antoine-Marie BERTRAND, proche de Marie-Joseph CHALIER, est élu. Ces deux figures du jacobinisme lyonnais mènent dès lors une politique sociale de grande ampleur, ponctuée de mesures fortes ; en prenant modèle sur Paris, ils mettent en place un tribunal et une armée révolutionnaire, ouvrent une boulangerie populaire avec un contrôle des prix, et mettent à contribution les plus riches de manière forcée. Autant dire que leurs réformes sont extrêmement mal accueillies.

En quelques semaines, les « chaliers » se font un grand nombre d’ennemis, et ce même auprès des sections populaires qui les avaient portées au pouvoir. Le 29 mai 1793, une manifestation des Modérés, proches des Girondins, et d’une majorité des sections tourne à l’émeute. CHALIER est arrêté et condamné à mort. Le 17 juillet, il est guillotiné place des Terreaux. Cet acte signe la rupture avec la Convention nationale, qui ne tarde pas à faire répondre de ce crime envers la République les séditieux.

Le siège de Lyon et la répression des rebelles

Dans une France en proie à l’instabilité politique et à la contestation grandissante envers la République, la Convention voit dans l’acte des Lyonnais une preuve évidente de sa sécession vis-à-vis des valeurs de la Révolution. Ces derniers sont considérés au même titre que les fédéralistes et les royalistes qui sévissent dans différentes régions du pays (Vendée, Normandie, Bordelais, etc.), bien que la municipalité se soit clairement proclamé républicaine. Après une tentative de négociation avec les insurgés, le Pouvoir décide d’envoyer l’armée des Alpes reprendre la cité rebelle. Le siège de Lyon débute.

Jean-Joseph DASSY, Louis François Perrin du Précy, huile sur toile, musée d’art et d’histoire de Cholet, 1829.

Dès la mise à mort de CHALIER, érigé par la Convention en martyr de la Liberté, les Lyonnais se préparent à la guerre. Leurs défenses sont pourtant faibles ; l’armée de Lyon est composée d’environ 12 000 soldats dont seul un quart d’entre eux est véritablement aguerri. La municipalité nomme Louis-François Perrin DE PRÉCY général en chef. Avec ses lieutenants, tous de tendance royaliste, il prépare le siège qui s’annonce éprouvant. En effet, l’armée des Alpes, commandée par le général KELLERMANN et le général de brigade DUBOIS-CRANCÉ, est constituée de 60 000 soldats entraînés et lourdement équipés. Devant le refus des Lyonnais de se rendre, les canons ne tardent pas à tonner. A partir du 22 août, la cité est ravagée par les boulets et les bombes incendiaires, mais les défenseurs tiennent bon.

Le 29 septembre, le fort de Sainte-Foy est capturé, permettant ainsi aux armées républicaines de multiplier les lignes de front et d’étouffer un peu plus les Lyonnais face aux assauts répétés. Le 8 octobre, l’attaque final est lancée. Sachant toute victoire impossible dorénavant, PRECY tente une sortie avec ses derniers hommes, qui se solde par un échec. La ville tombe finalement le 9 octobre. S’en suit alors une répression atroce des habitants de la part de la Convention.

Le 12 octobre, la Convention nationale décrète que Lyon sera dès lors appelée « Ville-Affranchie » (ou « Commune-Affranchie »), et ses quartiers bourgeois seront détruits. Même si seulement une cinquantaine de maisons sont effectivement démolies, la population rebelle est sévèrement punie par le Pouvoir. Sur demande des révolutionnaires parisiens, Joseph FOUCHÉ est envoyé pour réprimer les Lyonnais. Extrémiste jacobin, FOUCHÉ n’hésite pas à jouer de la guillotine contre tous ceux qui ont eu un rôle dans la rébellion. Il fait même tirer au canon à bout portant contre ces derniers, de manière à accélérer son action. Il est dès lors surnommé le « mitrailleur de Lyon ». Au total, 1900 personnes sont exécutées. Sous la Restauration, un monument commémoratif est érigé dans la ville pour célébrer la résistance du peuple lyonnais contre la violence de la Révolution. Aujourd’hui encore, les restes des victimes de la répression de FOUCHÉ sont entreposés dans la crypte de la chapelle Sainte-Croix, rue de Créqui.

Les massacres de Lyon en 1793-94.

La Ligue Noire, hymne des rebelles lyonnais

Reprenant l’air d’Aussitôt que la Lumière du poète artisan Adam BILLAUT (début du XVIIe siècle), Les fantassins du Lyonnais, dit aussi La Ligue Noire, fut écrite en 1793 à l’occasion du siège de Lyon par un chasseur anonyme du bataillon de La Déserte. La « ligue noire », dont ce dernier fait mention, est une référence aux troupes royalistes menées par le général PRÉCY, qui vinrent en renfort aux Lyonnais contre les armées de la Convention. A plusieurs reprises, le chant rend hommage à ce dernier pour son courage et sa détermination dans la lutte pour la cause de la cité rhodanienne (« PRÉCY conduit nos phalanges, les lauriers seront pour nous », « mais avant une rasade, à la santé de PRÉCY »). D’autres noms sont également cités, notamment ceux des chefs de guerre de l’armée révolutionnaires, tels que DUBOIS-CRANCÉ (général dirigeant le siège de Lyon), ALBITTE (maire de Dieppe, ravitaille les armées révolutionnaire) ou encore GAUTHIER DES ORCIÈRES (codirige le siège de Lyon).

Déterminé, patriote et parfois violent à l’instar des chants révolutionnaires faisant florès à l’époque, La Ligue Noire reprend en parallèle les codes des chansons à boire typiques du répertoire français. En effet, à de nombreuses reprises, la mention à l’alcool et à l’ivresse ponctue le texte, et ce tout particulièrement dans les premières strophes. Il faut dire que l’alcool est souvent de mise dans les chants guerriers ou faisant mention à de hauts faits de l’histoire de France, comme en témoigne la célèbre chanson Au 31 du mois d’août.

Entre chant guerrier et chanson à boire, faisant appel à l’honneur, à la bravoure et à la camaraderie, La Ligue Noire est un témoignage de l’état d’esprit des insurgés lyonnais sous la Terreur à la veille d’une répression sanguinaire qui fit date dans l’histoire de la commune.

Pour aller plus loin :

Laisser un commentaire